L’été québécois se mesure en kilomètres et en scènes montées au bord des lacs, près du fleuve qui devient la mer ou au cœur des villages soudainement envahis par la musique. Derrière les grandes têtes d’affiche qui attirent les foules, les festivals sont aussi des lieux de premières fois. Sur place? Un public à conquérir et des rencontres qui peuvent faire bifurquer les jeunes carrières. De Lac-Mégantic à Baie-Saint-Paul, en passant par Tadoussac, Carleton-sur-Mer et Chicoutimi, nous avons profité de l’été pour tendre l’oreille vers celles et ceux qui commencent à faire leur place. Voici cinq festivals, cinq univers très différents et cinq artistes de la relève qui partagent ce désir: celui de faire de la musique une vie.

À une époque où la découvrabilité est devenue l’un des grands défis de l’industrie musicale, les festivals jouent plus que jamais un rôle de passeurs. Ils donnent une scène à des artistes encore inconnu·e·s d’une partie du public, provoquent des rencontres avec des professionnel·le·s et permettent à la musique de quitter les plateformes pour se déployer devant le vrai monde.

Voici cinq artistes croisé·e·s sur les routes du Québec cet été, et cinq festivals qui, chacun à leur manière, leur donnent un peu d’espace pour grandir.

  

Anyma Ora’ 

(Festival de la chanson de Tadoussac) 

Anyma Ora’ n’était pas retournée à Tadoussac depuis son enfance. Pour ses retrouvailles avec le village de la Côte-Nord, la chanteuse originaire de Wendake a été accueillie par l’air glacial du fjord et la pluie. Des conditions qui n’ont pas refroidi le public de Tadoussac, réputé pour son accueil chaleureux. «Tout le monde m’avait dit que ce serait merveilleux. Il faisait tellement froid et il pleuvait, mais les festivaliers de Tadoussac en ont vu d’autres», raconte-t-elle en riant.

Depuis 42 ans, le Festival de la chanson de Tadoussac défend justement cette proximité entre artistes et public. L’événement investit le village en proposant des spectacles souvent intimistes, tout en réservant une place importante aux découvertes et à la relève.

Le spectacle d’Anyma Ora’ va du recueillement au défoulement, à l’image de sa musique plurielle, nourrie autant par son héritage wendat que par la pop et l’électro. Certaines chansons sont nées des deuils qui ont marqué sa vie, notamment celui de son père. «Les gens peuvent vivre ces émotions-là avec moi», lâche-t-elle. Elle souhaite apprivoiser avec eux et elles le cycle de la vie et de la mort. Jusqu’à ce que le spectacle change de registre: les rythmes électroniques prennent le relais et elle invite le public à danser. «On se libère par le mouvement du corps», ajoute-t-elle.

Cette idée de transmission traverse son projet. l’artiste propose même au public de respirer collectivement… Un moment pour réfléchir au «privilège de respirer», mais aussi pour rappeler la présence millénaire des Premières Nations sur le territoire.

En lice pour les Révélations Radio-Canada et avec un deuxième album prévu cet automne, Anyma Ora’ ne cache pas son désir d’aller plus loin et de vivre de sa musique. Mais elle refuse de mesurer son parcours uniquement à la célébrité. «Peu importe devant qui je chante, 50 personnes ou cinq millions, en autant que je le fasse toute ma vie…», souffle-t-elle.

«FISH» par Anyma Ora’. Cliquez sur le lien pour voir la vidéo.

 

Fine Food Market 

(Festival BleuBleu) 

Au bord de la baie des Chaleurs, à Carleton-sur-Mer, Sophie Perras mesure sa chance. Après trois jours de pluie et de vents qui ont forcé BleuBleu à reprogrammer plusieurs spectacles, le soleil est revenu juste à temps pour permettre à Fine Food Market de jouer à la Cabane-à-Eudore: «sur le bord de la mer, dans la petite cabane… Je me sens chanceuse», résume la musicienne montréalaise.

Ce genre de rencontre correspond bien à l’esprit de BleuBleu. Pour sa huitième édition, le festival gaspésien a réuni près d’une trentaine de propositions allant du folk à l’électro, en passant par le hip-hop, la chanson et la musique expérimentale. Surtout, il les a disséminées aux quatre coins de Carleton-sur-Mer, transformant la ville en terrain de découvertes musicales.

Fine Food Market s’inscrit naturellement dans cette programmation éclatée. Avec son mélange de folk-country et de dream pop, le projet lancé par Sophie Perras repose beaucoup sur l’instinct. Elle préfère conserver les premiers jets plutôt que de polir indéfiniment ses chansons. «Quand je retravaille une toune plus tard, on dirait que c’est moins bon. J’aime ça ne pas y revenir. Ça devient trop rationnel sinon.»

Elle commence généralement seule au piano, avec les paroles, avant de confier la à son groupe, avec qui elle ajoute de la chair autour de l’os. Pouvoir ensuite faire vivre ces morceaux sur des scènes comme celle de BleuBleu est un baume, surtout au temps où les revenus générés par les plateformes numériques rendent particulièrement difficile la subsistance des artistes en émergence, observe-t-elle.

Son ambition est donc aussi simple qu’immense: «J’aimerais bien en vivre, avec moins d’arrière-pensées. Être moins stressée par l’idée de gagner ma vie», exprime la jeune artiste. À BleuBleu, cette aspiration trouve momentanément sa forme idéale: faire de la musique avec ses , devant un public attentif, dans un décor idyllique. Cette parenthèse lui rappelle les beaux côtés d’un métier dont la précarité peut parfois faire oublier l’essentiel.

«Stranger» par Fine Food Market. Cliquez sur le lien pour voir la vidéo.

 

Mitaine 

(La Noce) 

Avant de monter sur la scène de La Noce, Alexandre Bergeron y a d’abord été festivalier. Celui qui porte le projet Mitaine se souvient particulièrement de l’édition 2022, alors qu’il étudiait à Alma et découvrait plus intensément la musique québécoise. Il y avait notamment vu Gros Mené, une influence majeure pour lui. Il y a aussi vécu une première: pleurer devant un spectacle.

Quatre ans plus tard, c’est son nom qui se retrouve sur l’affiche du festival de Chicoutimi. Un moment particulièrement significatif pour ce natif de Normandin, au Lac-Saint-Jean. «Je suis vraiment fier de ce qui arrive dans ma région et d’avoir fait . C’est malade», lance-t-il. À ses yeux, La Noce occupe une place à part au Saguenay–Lac-Saint-Jean grâce à une programmation qui ose s’aventurer du côté de l’émergence et des propositions plus éclatées.

Pour Mitaine, cette invitation arrive surtout à un moment charnière. La dernière année est celle où Alexandre Bergeron a décidé d’assumer pleinement son choix de carrière. «C’est l’année où j’ai décidé que je ferais ça dans la vie. Je n’ai pas l’intention de retourner en arrière», assure-t-il.

Son projet navigue entre la chanson et le rock alternatif, avec des textes francs enveloppés de guitares parfois plus abrasives. Il crée beaucoup dans le mouvement: les trajets entre Montréal, où il habite maintenant, et sa région natale lui permettent de remettre ses idées en place. «Si je reste à la même place tout le temps, je deviens amorphe, confie-t-il. Il faut bouger.»

La Noce lui permet justement d’avancer. Devant lui, presque toutes les mains se sont levées lorsqu’il a demandé qui le voyait en spectacle pour la première fois. Lorsqu’on sait que le festival a accueilli plus de 150 pros de l’industrie en provenance de plusieurs pays… autant dire que cette vitrine pourrait devenir déterminante.

Mitaine achève la production de son premier album et cherche maintenant des gens pour l’accompagner dans la croissance de son projet. À plus long terme, son rêve le ramène là où tout a commencé: vivre de sa musique, revenir s’installer dans la région et y ouvrir un petit studio. Faire des disques avec ses et, peut-être, participer à son tour à cette effervescence musicale dont La Noce lui a montré la force.

«Béluga» by Mitaine. Cliquez sur le lien pour voir la vidéo.

 

 

Thee Soreheads  

(Le Festif de Baie-Saint-Paul) 

Pour Thee Soreheads, jouer au Festif! de Baie-Saint-Paul ressemble à rêve qui se réalise. Le groupe punk montréalais connaît déjà bien la ville: son passage au Cabaret Festif!, où il a notamment remporté le prix du public, lui a ouvert la porte du festival et donné un sérieux coup d’accélérateur.

«Après le Cabaret Festif!, la vie a changé pour nous. On a eu beaucoup d’offres», raconte le groupe. Quelques mois plus tard, Thee Soreheads se retrouve donc parmi les quelque 120 artistes d’une programmation qui fait éclater la musique dans 35 lieux de Baie-Saint-Paul, des scènes traditionnelles aux rues, aux commerces et aux endroits les plus inattendus.

Cette curiosité du public frappe particulièrement les quatre membres de Thee Soreheads. Dans un festival où se croisent les genres et les langues, le groupe a trouvé des oreilles attentives pour son garage punk nourri de surf rock, de riot grrrl et de rock. «La musique en anglais, en français, en japonais, ce n’est pas trop important. La bonne musique, c’est ça qui importe», croient les membres du groupe.

La chanteuse Maria Jimenez décrit le style comme suit: «Beaucoup de colère. Beaucoup de rage, mais aussi beaucoup de fun.» Derrière l’énergie chaotique, Thee Soreheads aborde notamment les violences vécues par les femmes et les personnes marginalisées. Parfois, les textes sont autobiographiques, parfois ils puisent dans les expériences d’amies du groupe qui travaillent dans les bars et le milieu culturel. L’objectif n’est toutefois pas de laisser le public avec cette colère, mais de la transformer en réflexion et en catharsis.

Le Festif! représente plus qu’une ligne sur le CV du jeune groupe. L’événement lui permet de porter ses chansons devant des gens qui ne les auraient peut-être jamais croisées autrement. Malgré leurs textes principalement en anglais ou en espagnol, le public de Baie-Saint-Paul les a adoptées. «S’il y a seulement une personne qui est affectée après le show, c’est parfait pour moi. C’est mon rêve», lance Maria.

Une approche à échelle humaine qui trouve assez naturellement sa place dans un festival qui, malgré ses 53 000 festivaliers, revendique justement la rencontre comme sa raison d’être.

«Ratlike» par Thee Soreheads. Cliquez sur le lien pour voir la vidéo.

William Papillon 

(Festival Colline) 

Après s’être fait plus discret au cours des deux ou trois dernières années, William Papillon a retrouvé à Lac-Mégantic ce qui lui manquait: un lien humain avec le public, loin des algorithmes qui rythment désormais une bonne partie de sa vie de musicien.

C’était sa première visite à Colline, et même à Lac-Mégantic. Il en retient surtout le mélange des générations et cette impression de communion par la musique: «Des vieux, des jeunes, des cools, des pas cools, tout le monde . Tout le monde a un beau moment», lance-t-il en riant.

Cette volonté de connexion est centrale à son projet sous le nom de William Papillon, né après plusieurs années sur la scène rap, où il se produisait en tant que Willygram. Le décès de son père, l’animateur Jean Pagé, puis la pandémie l’ont profondément transformé. Son ancienne incarnation artistique ne correspondait simplement plus à celui qu’il était devenu. Avec William Papillon sont apparues une voix davantage chantée et une musique où se rencontrent R&B, électro-pop et vulnérabilité. «J’essaie de ne pas me casser la tête. Je veux avoir mon propre son et ma couleur, mais que ce soit accessible. Pas trop simpliste, mais je veux que ça résonne quelque part, que ma musique fasse quelque chose à quelqu’un», dit-il.

Colline lui a offert un endroit où mesurer cette résonance. Le festival de Lac-Mégantic mise autant sur de grandes têtes d’affiche que sur des artistes moins connus, qui jouent dans différents lieux de la ville et jusque dans la nature. Pour William Papillon, ces scènes sont essentielles dans une industrie qu’il juge particulièrement difficile: « Il y a plein de pépites d’or qui sont cachées et qu’on ne trouvera jamais. Certains talents gagneraient à être connus.» L’artiste montréalais prépare maintenant un EP, qui contiendra deux pièces inédites, mais qui ont été entendues à Colline. «C’est comme une paye de faire vivre des émotions aux gens», résume-t-il.

«Invisible» par William Papillon. Cliquez sur le lien pour voir la vidéo.

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