Je n’avais pas l’intention de parler à Carly Rae Jepsen de ma rupture, mais c’est pourtant ce que je suis train de faire. On est à la fin août et je rejoins Carly chez elle par l’entremise d’un appel Zoom. Sa chevelure couleur cantaloup brille au soleil alors que je suis chez moi, dans les vestiges de ma vie d’avant, entourée de boîtes qu’on ne voit pas dans le cadre ma caméra. Nous parlons de son délicieux sixième album, Day and Night. C’est son premier en plus de quatre ans, mais voilà qu’elle me corrige avec un grand sourire: «j’ai plus l’impression que ça fait six ans».
Au beau milieu de notre conversation, l’histoire de ma rupture finit par déborder et Jepsen, sincère et généreuse, m’écoute patiemment lui raconter que je suis tombée amoureuse au moment de la sortie de E•MO•TION et que je panse aujourd’hui mon cœur meurtri en écoutant Day and Night, alors que cette même relation vient de prendre fin. C’est une drôle de façon de boucler la boucle, mais la musique demeure, comme toujours, l’un des meilleurs repères du temps qui passe.
«Si tu passes toute ta vie sans jamais avoir eu le cœur brisé, tu vas avoir du mal à comprendre les autres, parce que tout le monde est déjà passé par là», répond-elle avec une simplicité désarmante, comme s’il s’agissait–et c’est bien le cas–d’une vérité universelle.
Puis, comme si elle savait exactement ce que j’avais besoin d’entendre, Jepsen ajoute: «Je ne dis pas que ce que tu vis en ce moment n’est pas énorme et terrible: c’est la pire affaire au monde! Mais il y a quelque chose de rassurant dans le fait de se rappeler que ça fait partie de la vie. Tu vois ce que je veux dire?»
Ce genre de réflexion lui ressemble. Après tout, Jepsen explore les méandres du cœur depuis des années dans ses chansons. Sa pop transforme son monde intérieur et ses expériences–heureuses, douloureuses, chaotiques ou extraordinaires–en créations foisonnantes et imaginatives, sans jamais perdre de vue ce que ces émotions font réellement ressentir. C’est ce qui donne à son œuvre toute sa force et sa vitalité. C’est probablement aussi pourquoi je me sens assez (trop?) en confiance pour m’épancher sur mon propre chagrin. Elle comprend ce réflexe: en véritable passionnée de musique, elle se sert aussi des chansons aussi pour mettre de l’ordre dans ses sentiments.
«Je suis contente d’avoir la musique comme exutoire, parce que sans elle, je crois que j’imploserais», dit-elle. «J’espère que si les gens se reconnaissent dans [ma] musique, elle leur permet d’explorer leurs zones de vulnérabilité. Parce que moi, j’en ai besoin. On a tous besoin d’un endroit où aller pour se laisser vivre ces choses-là.»
Vous aurez droit, en écoutant Day and Night, à toute une gamme d’émotions. C’est presque un luxe de se plonger dans tel un double album, malgré le fait qu’on vive à une époque où notre capacité d’attention s’est réduite comme peau de chagrin. Les 24 chansons de Day and Night ressemblent à un album-souvenir sonore où se côtoient le vertige de la romance, le souhait de fonder une famille, l’idée qu’un chagrin d’amour ne disparaît pas mais se transforme, en continuant de grandir avec nous. Évidemment, il est aussi question de désir.
Carly ne prévoyait pas faire un album double, mais le format s’est imposé de lui-même jusqu’à devenir un choix délibéré. Il n’y a pas eu de véritable point de départ pour l’écriture du projet, puisque Jepsen notait déjà des idées, des mélodies et des paroles depuis la fin du cycle de l’album The Loneliest Time. Ses seules véritables dates de tombées sont apparues en même temps que sa grossesse, précise-t-elle.
«Mon envie d’écrire et de faire de la musique ne s’arrête jamais vraiment. Ce n’est pas comme si je me disais: “Oh, l’album est pour quand? Il faudrait peut-être que je retourne en studio et que je m’y mette.” Dans les faits, je suis constamment en train de créer.»

Carly Rae Jepsen. Photo par Vince Aung.
Jepsen me raconte qu’elle a profité de la vie pendant toutes ces années, et pas qu’un peu! Elle a commencé à fréquenter celui qui est devenu son mari, Cole Mardsen Greif-Neill, mieux connu sous le nom de Cole M. G. N., un producteur et auteur ayant collaboré notamment avec Dev Hynes de Blood Orange, Beck, Jenny Lewis et Julia Holter. Il joue aussi un rôle clé dans la création de Day and Night en plus d’inspirer directement bon nombre de chansons. Selon Jepsen, sa vie a complètement changé lorsqu’elle est tombée amoureuse de lui. Jusque-là, il n’était qu’un ami.
«J’avais vécu assez de choses pour comprendre que j’avais besoin de changement. Je ne voulais plus de cette vie où je travaillais sans arrêt, où j’étais toujours en mouvement. J’avais besoin de retrouver un certain équilibre.»
Jepsen a parcouru le monde. Elle a mangé des plats délicieux—les visuels accompagnant la sortie de l’album en donne d’ailleurs un bon aperçu. Elle s’est fiancée, s’est mariée et a eu un enfant: autant d’étapes qui ont marqué sa transformation. Le fait d’avoir enfin l’espace nécessaire pour simplement être l’a ramenée à la source, à l’origine même de sa carrière.
«Je me suis remise à faire de la musique comme à mes débuts, c’est-à-dire juste pour le plaisir. Je ne sais pas trop où je m’en vais, mais je fais du folk psychédélique; je ne sais pas trop ce que je suis en train de faire, mais je fais de la house dansante. Je ne me demandais pas: “Est-ce que ça va marcher? Ça sert à quoi?” Je suivais simplement mon instinct et, même si je sais que ça peut sembler quétaine, ça nourrissait un peu mon âme.»
Jepsen fait désormais figure de doyenne de la pop. Call Me Maybe fêtera ses 15 ans ce mois-ci et pendant qu’on tente d’encaisser cette information et de se convaincre que le temps n’est qu’une invention, Jepsen, elle, a gagné en assurance dans sa façon de créer et dans ses goûts. Une confiance qui ne peut venir qu’avec des années de métier. Quelqu’un lui a déjà demandé si elle faisait la musique qu’elle-même avait envie d’écouter. La question semble lui avoir donné la liberté, comme elle le dit, «d’atterrir sur une petite planète » avec ses collègues. «Le luxe d’être dans le métier depuis aussi longtemps, c’est qu’on peut partir à l’aventure ensemble.»
Day and Night aurait facilement pu sembler bordélique, un risque que Jepsen était tout à fait prête à assumer. Dans le matériel promotionnel, Day est décrit comme du folk psychédélique, doux et légèrement fantaisiste, tandis que Night est plus explosif, porté par des synthés et résolument tourné vers la piste de danse. Day compte tout de même des morceaux très dynamiques, comme Versailles–l’un de mes favoris, et, je l’espère, de ses autres fans aussi–et Burning Heart, sur lequels elle a joyeusement ressorti le saxophone. Sur l’album, des morceaux tendres et amoureux, comme Wild Child, dominé par la guitare, et Just a Little Walk on the Moon, côtoient Good Fine Alright, une chanson sur l’art de faire semblant d’aller bien après une rupture, un texte qui résonne fort en moi. Good Fine Alright est pourtant très enjouée: c’est un tour de passe-passe, un subterfuge (typique de la musique pop) qui rend l’écoute encore plus dévastatrice.
On entend peu de synthés aux teintes des années 80 sur Day and Night, car c’est un univers qu’elle avait déjà largement exploré sur E•MO•TION. Mais Night possède assurément une couleur bien à lui, qu’on entend notamment sur Diver et Amalfi Coast, ainsi que dans des morceaux à faire lever les foules comme Don’t Leave Me on the Dance Floor, inspiré d’ABBA et qui, à mes oreilles, compte parmi ses chansons les plus tristes à ce jour. On y trouve aussi des pièces plus étranges–ce sont ses mots, pas les miens–comme Super Sage, qui clôt l’album.
«Je ne voulais pas que Day reste cantonné à une seule ambiance, du genre: “Bon, ici c’est rêveur et relax, puis Night, c’est fait pour danser et mettre le feu”», explique-t-elle. «La grande différence, c’est que Day repose sur de vrais instruments. Il y a un côté plus organique, plus folk, très autrice-compositrice. Night est un album pop qui se promène du côté de la house ou de la musique dance. L’énergie n’y est pas constamment à 110%. Il peut aussi y avoir des moments plus doux, plus introspectifs. Je voulais me permettre de partir à l’aventure par moments. »
Pour Day and Night, Jepsen s’est entourée de plusieurs complices de longue date, à commencer par Tavish Crowe. Kyle Shearer et Nate Cyphert sont eux aussi omniprésents sur l’album. Le projet a pris forme entre Los Angeles, New York, Londres et la Suède, avec John Hill, Patrik Berger, Magnus Lidehäll, Noonie Bao et Vincent Pontare, entre autres, sans oublier son mari. Lorsque de nouvelles personnes se joignaient aux sessions, raconte-t-elle, elles avaient généralement été recommandées par des collègues. Elle n’avait rien à prouver à qui que ce soit, explique-t-elle, et voulait se donner le plus de liberté possible. Une liberté qui s’est étendue jusqu’aux listes de lecture qu’elle utilisait comme source d’inspiration et qui ont parfois fait sourciller ses pairs.
Jepsen refuse de dévoiler le contenu de ces listes de lecture, ce que je comprends parfaitement, car elles sont comme un journal intime que personne n’est censé écouter. Mais même au moment d’écrire ces lignes, je meurs encore d’envie de savoir ce qu’elles contiennent. C’est qu’elles ont servi de repères, d’inspiration pour l’ambiance et l’énergie pour ce que Carly cherchait à créer. Elle a tout de même accepté de m’en dévoiler quelques noms, dont Blossom Dearie, Minnie Riperton et Dijon. Ce dernier représente pour elle un exemple d’artiste contemporain «qui repousse les limites de la pop». C’est d’ailleurs une question qu’elle se pose sans doute à chaque projet, mais qu’elle a amenée particulièrement loin sur Day and Night.
«C’est quoi, au juste, la musique pop?» demande-t-elle. «Quel genre de pop est-ce que j’aime? Et qu’est-ce que je peux y apporter? C’est un genre qui suscite autant d’amour que de haine. Il y a de la pop que je déteste profondément, et il y a de la pop pour laquelle je donnerais ma vie.»
S’il y a un fil conducteur qui traverse cet album, c’est bien le bonheur de la vie de famille. Les chansons After All et Habits of Creatures semblent résumer à elles seules cette période de sa carrière et de sa vie. Jepsen aura 41 ans en novembre; elle est mariée et maman d’un petit garçon, Ilya, qui n’a même pas encore un an. Et–en espérant ne pas trop m’avancer puisque, au fond, nous ne nous connaissons pas du tout–, elle semble plus heureuse que jamais dans le cocon qu’elle s’est créé, auprès de sa petite famille. Elle parle avec enthousiasme des réussites de son mari, de ses Grammys et de son immense talent, et me confie qu’il comprend son côté weird. Quelqu’un qui ne travaille pas dans le milieu de la musique ne comprendrait peut-être pas qu’elle enregistre un mémo vocal pour saisir une mélodie qu’elle vient de crier, mais c’est le cas de son conjoint. Elle n’avait jamais rêvé du mariage ni de la maternité. Elle n’avait rien planifié en ce sens, dit-elle, bien qu’aujourd’hui, elle peine à imaginer sa vie autrement. Lors de l’une de leurs premières sorties en amoureux après la naissance de leur fils, me raconte-t-elle, son mari et elle ont passé le repas à débattre au sujet de leur album préféré des Beatles. Son visage s’illumine littéralement lorsqu’elle me raconte cette anecdote, et je ressens moi aussi cette joie que procure le fait de se sentir aussi profondément comprise et aimée par quelqu’un.
«J’avais envie de créer un univers rêveur, une vision romantique et poétique de la vie domestique. On présente souvent ces idées comme incompatibles. L’idée qu’une vie de famille heureuse puisse aussi être romantique, je la vois assez peu dans les œuvres des autres, » dit-elle. «Moi, cette idée m’inspire. Je n’ai pas envie de me marier pour ensuite laisser l’amour s’éteindre. Je veux garder vivantes la créativité et la quête d’émerveillement. Je veux élever mon enfant tout en conservant une part de spontanéité», ajoute-t-elle avant de prendre ce ton bien particulier, celui propre aux mamans: «mais c’est plus facile à dire qu’à faire.»
Vers la fin de notre appel, mon regard se pose sur une carte de tarot qui traîne sur mon bureau: le Dix de Coupes. On y voit un arc-en-ciel et dix coupes dorées suspendues dans le ciel entre des arches colorées. En dessous, deux enfants dansent tandis que deux adultes, côte à côte, ouvrent les bras. À première vue, la scène respire la joie, et elle me fait penser à la musique de Carly Rae Jepsen.
Si vous ne connaissez pas tant le tarot, sachez que ses cartes racontent une histoire qui se déploie de l’as au dix, puis du valet au roi, dans quatre suites, auxquelles s’ajoutent plusieurs archétypes, pour un total de 72 cartes. La suite des Coupes est associée à l’eau, donc au monde des émotions. Le Dix de Coupes marque la fin d’un récit amorcé par les cartes précédentes, qui évoquent tour à tour différents degrés de bonheur, de désespoir, des choix difficiles et le fait de trop en prendre sur soi—sur le plan émotionnel, du moins. Alors oui, cette carte peut sembler festive, mais je l’interprète plutôt comme l’aboutissement d’un parcours traversé en portant en soi toutes les émotions à la fois. C’est comme ça, en somme, que je perçois Jepsen en tant que chanteuse et autrice pop.
Dans son livre Tarot for Change, Jessica Dore écrit, à propos de cette même carte: «Imaginez que vous regardiez un arc-en-ciel sans vouloir voir la couleur verte. Il faudrait fermer complètement les yeux et, du même coup, se priver de toutes les autres couleurs.» Jepsen, elle, ne se prive d’aucune des couleurs et va encore plus loin dans son écriture. Comme l’avance le critique Hanif Abdurraqib à propos de l’œuvre de Jepsen dans son recueil They Can’t Kill Us Until They Kills Us, elle ouvre «la porte difficile, celle derrière laquelle se cachent les autres émotions». Impossible de raconter son histoire sans leur faire une place. Même si Day and Night est, à bien des égards, une célébration d’une relation heureuse, l’album raconte aussi tout ce qu’il a fallu traverser pour en arriver là, en trouvant les sonorités qui s’agencent le mieux à chacune de ces histoires.
C’est peut-être aussi ce qui explique la longévité de la carrière Jepsen et la fidélité de son public. Depuis près de 20 ans, elle nous offre des chansons pop impeccablement ficelées qui nous donnent la permission de tout ressentir, pleinement. Avec elle, on a désiré, espéré, connu l’euphorie à l’idée de recevoir cet appel-là, ou encore caché la douleur d’un cœur brisé pour faire bonne figure devant les autres. Ces histoires sont aussi les nôtres.

Instagram / @carlyraejepsen
Jepsen maîtrise profondément l’art d’écrire une chanson pop, tout en refusant de s’enfermer dans une sonorité précise. Et c’est là toute sa force. Elle préfère explorer, expérimenter, se nourrir des œuvres qu’elle aime pour créer quelque chose de neuf et d’accessible, tout en tirant profit de sa curiosité naturelle et du regard attentif qu’elle pose sur la condition humaine au sens large.
«Les deux univers musicaux de Day and Night m’enthousiasment sur le plan sonore, et je voulais avoir assez confiance en moi, comme autrice, pour me donner le droit de m’amuser. Je ne voulais pas simplement dire: “Voilà un album sur l’amour.” Je voulais qu’on y retrouve toute la gamme des émotions, pour que l’album puisse devenir le vôtre autant que le mien, et qu’il puisse accompagner toutes sortes de gens, dans toutes sortes de situations», dit-elle. «Je pense que le plus important, c’est d’écrire sur des choses que je connais, sur des choses dont j’ai fait l’expérience. Tant qu’il y a une part de vérité, je peux laisser aller mon imagination. »

